Amadou Hampâté Bâ

De Semantic Musiconis
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Fait par Ezechiel SAWADOGO

Amadou Hampâté Bâ

Biographie

Amadou Hampâté Bâ est un écrivain, ethnologue, conteur et diplomate malien, né en 1900 (ou 1901 selon les sources) à Bandiagara, dans l'actuel Mali, et décédé le 15 mai 1991 à Abidjan, en Côte d'Ivoire.

Il est l'une des figures intellectuelles les plus marquantes de l'Afrique du XXe siècle, universellement reconnu comme le grand défenseur de la tradition orale africaine. Sa voix a porté sur la scène internationale un message fondamental : les cultures orales d'Afrique constituent un patrimoine d'une richesse inestimable, menacé de disparition.

Enfance et formation

Amadou Hampâté Bâ naît dans une famille noble peule à Bandiagara, au cœur du pays dogon. Son père, Hampâté Bâ, meurt alors qu'il est encore jeune. Sa mère, Kadidja Pâté, se remarie avec Tidjani Amadou Ali Thiam, un homme de grande culture qui joue un rôle déterminant dans son éducation.

Le jeune Amadou grandit dans un environnement profondément imprégné de la culture peule et des traditions islamiques. Il reçoit d'abord un enseignement coranique traditionnel avant d'être inscrit, contre la volonté de sa famille, à l'école coloniale française. Cette double formation — traditionnelle africaine et occidentale — marque profondément sa personnalité et son œuvre future.

Il fréquente l'école de Bandiagara puis celle de Djenné, avant d'être envoyé à l'École normale de Gorée (actuel Sénégal), qui formait les cadres africains au service de l'administration coloniale. Cependant, selon certaines sources, il aurait été redirigé vers une formation plus modeste à cause de son caractère indépendant.

Carrière dans l'administration coloniale

Après sa formation, Hampâté Bâ entre au service de l'administration coloniale française en Afrique-Occidentale française. Il occupe divers postes de fonctionnaire au Soudan français (actuel Mali) et en Haute-Volta (actuel Burkina Faso).

Durant cette période, il observe de l'intérieur le fonctionnement du système colonial, les rapports de pouvoir entre colonisateurs et colonisés, et le rôle crucial des interprètes — ces intermédiaires culturels et linguistiques qui naviguaient entre deux mondes. Ces observations nourrissent directement son œuvre littéraire, notamment L'Étrange Destin de Wangrin.

Parallèlement à ses fonctions administratives, il commence un travail de collecte systématique des traditions orales peules et bambaras, conscient que ce patrimoine immatériel est menacé par la modernisation et les bouleversements coloniaux.

L'Institut Français d'Afrique Noire (IFAN)

En 1942, Hampâté Bâ rejoint l'Institut Français d'Afrique Noire (IFAN) à Dakar, sous la direction de Théodore Monod. Cette institution lui offre enfin le cadre scientifique pour mener à bien sa mission de préservation des traditions orales.

Au sein de l'IFAN, il mène des recherches ethnographiques approfondies sur les traditions peules, les récits initiatiques, les cosmogonies et les systèmes de pensée des peuples d'Afrique de l'Ouest. Il collecte, transcrit et analyse des milliers de récits, contes, poèmes et enseignements transmis de bouche à oreille depuis des générations.

Cette période est décisive dans sa carrière intellectuelle : elle lui permet de concilier sa connaissance intime des cultures africaines avec les méthodes de la recherche scientifique occidentale.

L'UNESCO et la scène internationale

En 1962, après l'indépendance du Mali, Hampâté Bâ est nommé membre du Conseil exécutif de l'UNESCO, poste qu'il occupe jusqu'en 1970. C'est à cette tribune qu'il prononce, en 1960, sa phrase la plus célèbre :

« En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. »

Cette déclaration, devenue un proverbe universel, résume à elle seule le combat de toute une vie. Hampâté Bâ alerte la communauté internationale sur l'urgence de sauvegarder les traditions orales africaines, véritables bibliothèques vivantes portées par les anciens. À l'UNESCO, il milite pour que les cultures orales soient reconnues au même titre que les cultures écrites et plaide pour la création de programmes de collecte et de préservation des traditions orales à travers le continent.

Les dernières années

Après avoir quitté l'UNESCO, Hampâté Bâ se retire à Abidjan, en Côte d'Ivoire, où il consacre les deux dernières décennies de sa vie à l'écriture et à la mise en ordre de l'immense matériau oral qu'il a collecté tout au long de son existence.

C'est durant cette période qu'il publie ses œuvres les plus connues et rédige ses mémoires autobiographiques, qui constituent un témoignage exceptionnel sur l'Afrique de l'Ouest au XXe siècle.

Il meurt le 15 mai 1991 à Abidjan, laissant derrière lui une œuvre considérable, dont une partie reste encore inédite dans ses archives personnelles.

Œuvres principales

Romans et récits

  • L'Étrange Destin de Wangrin (1973) — Roman picaresque inspiré d'un personnage réel, couronné du Grand Prix littéraire d'Afrique noire. Récit d'un interprète colonial rusé qui exploite sa position d'intermédiaire pour s'enrichir avant de connaître une chute spectaculaire.
  • Amkoullel, l'enfant peul (1991) — Premier tome de ses mémoires autobiographiques, couvrant son enfance et sa jeunesse à Bandiagara, tableau vivant de la société peule traditionnelle et de l'irruption de la colonisation.
  • Oui mon commandant ! (1994, posthume) — Deuxième tome de ses mémoires, relatant ses années dans l'administration coloniale, mêlant humour et critique du système colonial.

Récits initiatiques et contes

  • Kaïdara (1969) — Grand récit initiatique peul, à la fois conte philosophique et voyage symbolique vers la connaissance.
  • Koumen (1961) — Texte initiatique des pasteurs peuls, recueilli et traduit par Hampâté Bâ.
  • Petit Bodiel (1976) — Conte peul mettant en scène un lièvre rusé, figure centrale du bestiaire narratif ouest-africain.
  • Njeddo Dewal, mère de la calamité (1985) — Récit mythique peul sur la lutte entre les forces du bien et du mal.

Essais et travaux ethnographiques

  • Vie et enseignement de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara (1957, réédité en 1980) — Portrait de son maître spirituel, figure majeure de l'islam soufi en Afrique de l'Ouest.
  • Aspects de la civilisation africaine (1972) — Réflexions sur les fondements philosophiques et spirituels des cultures africaines.
  • Jésus vu par un musulman (1976) — Essai sur la figure de Jésus dans la tradition islamique, témoignant de son ouverture au dialogue interreligieux.

Pensée et philosophie

La pensée d'Hampâté Bâ repose sur plusieurs piliers fondamentaux :

La valeur de la parole

Pour Hampâté Bâ, la parole n'est pas un simple moyen de communication : elle est une force vivante, porteuse de sens sacré. Dans la tradition peule, la parole engage celui qui la prononce. « La parole est tout. Elle coupe, elle modèle, elle module », écrit-il. Cette vision confère au griot, au conteur et au sage un rôle central dans la société.

L'unité des savoirs

Hampâté Bâ refuse la séparation entre savoir traditionnel et savoir moderne, entre oralité et écriture. Pour lui, les deux approches sont complémentaires et doivent dialoguer. Il incarne lui-même cette synthèse, ayant été formé aussi bien par les maîtres traditionnels que par l'école française.

Le dialogue entre les cultures

Toute sa vie, il a prôné le dialogue interculturel et interreligieux. Musulman pratiquant et profondément respectueux des traditions animistes, il défendait une vision inclusive de la spiritualité, résumée par cette conviction : « Il n'y a pas une Afrique, il n'y a pas un homme, il n'y a pas une vérité. Mais partout, la quête du sens est la même. »

L'humilité face au savoir

Hampâté Bâ rappelait souvent que nul ne peut prétendre détenir toute la vérité. Sa démarche était celle d'un éternel apprenant, toujours à l'écoute des autres, convaincu que chaque être humain, si humble soit-il, porte en lui un savoir digne d'être recueilli.

Héritage et postérité

L'héritage d'Amadou Hampâté Bâ est immense et se manifeste à plusieurs niveaux :

  • Littéraire : Ses œuvres sont étudiées dans les universités du monde entier et figurent parmi les classiques de la littérature africaine francophone.
  • Scientifique : Ses travaux ethnographiques sur les traditions peules restent des références incontournables pour les chercheurs.
  • Philosophique : Sa pensée sur le dialogue des cultures et la valeur de l'oralité est plus que jamais d'actualité à l'ère du numérique.
  • Institutionnel : La Fondation Amadou Hampâté Bâ, basée à Abidjan, veille à la conservation et à la diffusion de ses archives, dont une partie reste encore inédite.

De nombreuses institutions portent son nom à travers l'Afrique (écoles, bibliothèques, centres culturels), et sa phrase sur les vieillards-bibliothèques continue de résonner comme un appel universel à la préservation des patrimoines immatériels.

Propriétés

Voir aussi